02:00 - 2008-Feb-13 - {1} -
Infini
À Enrique Vila-Matas
La magie rend l’innocence aux âmes les plus sombres. Mais que reste-t-il de la colombe qui surgit d’un mouchoir si ce n’est un oiseau en cage ? Que reste-t-il de la femme transpercée par des sabres ou coupée en deux si ce n’est un être qui ne croit plus aux illusions ?
Un jour, j’ai voulu en avoir le cœur net, je suis entré dans la boutique « Le roi de la magie » caller Matas à Barcelone.
Et j’ai posé la question :
- Où l’illusion disparaît-elle ?
Le vieil homme aux lunettes cerclées d’acier me regardait aimablement de ses grands yeux tristes. Il me fit signe de le suivre dans l’arrière-boutique, un réduit tendu de velours noir dans lequel il n’y avait que deux chaises. Des chaises banales, comme on voit dans les anciens cafés, au dossier constitué de deux tiges de bois recourbées et vissées au point le plus haut. Je m’assis sur l’une d’elles, face au vieillard qui fit apparaître dans sa main gauche un grand cône de carton d’un rouge brillant et métallique.
- Entre dans ce cône.
Le cône était trop petit pour que j’y entre physiquement, mais j’y entrai par la pensée en me disant : J’ai dit que ce cône était grand par rapport à la main du magicien mais il est petit par rapport à mon corps, alors inversons les choses et entrons dans ce cône.
Récit de voyage : Plus j’avançais, plus le cône se rétrécissait si bien que je dus me baisser, puis m’accroupir avant de finir en rampant pour atteindre non sans peine une petite ouverture circulaire et brillante. Aussitôt mon corps surgi du cône, je tombai dans le vide pendant un siècle ou deux. Aucune forme, aucune bordure, aucun signe, pas la moindre colombe. Des artifices, il ne restait rien. Des trucages, pas la moindre trace.
Peut-on donner l’illusion de l’infini ? L’illusion a besoin de la forme et la forme crée l’illusion mais dans le vide, pas de passé, pas de futur et le présent lui-même est insaisissable. Pendant les dix premières années de ma chute, j’ai eu peur de m’écraser contre l’infini que je voyais comme une dalle de béton. Plus tard, toujours dans cette chute vertigineuse je me demandai si l’on pouvait tomber dans l’infini à l’infini, si quelque chose ne pouvait ne jamais avoir de fin.
Chaise
C’est le plus vieux gardien du musée Picasso. Il est assis sur une chaise de plexiglas transparente si bien que de loin, on peut le prendre pour une chaise car ses vêtements n’arrivent pas à donner de densité à son corps. Il est une sorte de pliure de corps sans densité, sans épaisseur. Seules ses chaussures bien cirées peuvent aspirer à un certain réalisme. De formes arrondies, elles sont anciennes, dépourvues de toute élégance. Des chaussures commodes, faites pour marcher confortablement, les pieds au chaud.
Son corps contraste avec l’opulence des formes des céramiques de Picasso. Il ressemblerait plus à l’arrête de sole que Picasso a imprimée dans la terre molle avant de lui appliquer une couleur devenue grise à la cuisson. Le gardien ne regarde personne, il ne protège pas les chefs d’œuvres. Il leur laisse une totale liberté. Installé dans son mutisme, l’œil perdu bien au-delà des murs. Que regarde-t-il ? Eprouve-t-il de la haine pour Picasso ? De grandes mains fatalement fixes, d’où ressortent les réseaux veineux reposent sur ses cuisses. Il y a peut-être une secrète palpitation du sang ? Même sa respiration est inaudible, aucune partie de son corps ne bouge. A-t-il posé pour des peintres dans sa jeunesse ? A-t-il été mime, comme ceux qui s’exposent sous la forme de statues égyptiennes sur les Ramblas ? Est-il simplement las et désespéré ?
Une petite fille blonde et exubérante, l’Infante sortie de son cadre, arrive en courant dans la salle. Les parents doivent être restés en contemplation devant une toile. Sans hésiter, elle se dirige vers la chaise humaine et s’y assied confortablement. Son regard est vague, comme si elle venait de toucher quelque chose de mystérieux. Sa respiration s’apaise. Elle non plus ne voit plus défiler les visiteurs. Elle regarde au loin, dans la même direction que le vieux gardien.
Que voit-elle ?
Un miroir qui se vide ? La plongée du silence qui maintenant enrobe toute solitude ?
Artiste
Alfonsino n’a jamais écrit de poème, n’a jamais peint, n’a jamais chanté ou joué d’un instrument. Certains disent qu’il est Cubain, d’autres voient en lui un Chilien mais tous s’accordent sur un point : Alfonsino est un artiste. Personne ne sait qui lui a donné ce prénom affectueux, personne ne sait si c’est son vrai prénom. On ne sait qu’une chose, c’est que chaque matin à huit heures, il arrive au « Café des Pêcheurs » de Barceloneta, le barman lui sert un cortado et que cela dure depuis des années. La seule chose certaine est qu’Alfonsino habite le quartier. Une chambre de bonne. Il a bien une boîte à lettres mais sans nom et aucun courrier n’arrive jamais. On a dit que c’était un révolutionnaire. On a dit que c’était un criminel. On a dit que c’était un type qui était parti un jour acheter des cigarettes.
Alfonsino vivait dans le dénuement mais il avait une certaine élégance. Il portait toujours le même costume noir, la même cravate noire. Il devait avoir au moins deux chemises blanches car on en voyait souvent une sécher à sa fenêtre. Il portait les mêmes chaussures, été comme hiver, des mocassins noirs. Il était toujours rasé de près. Il y avait dans son visage une douceur enfantine qui émergeait d’un réseau de rides si profondes. On le comparait à une gare de triage.
Ce qui touchait tout le monde, c’était son regard profond,triste mais lumineux et son sourire. Il avait une très grande bouche aux lèvres épaisses. Personnellement je penche pour la version cubaine, il y a du sang africain en lui. Une nostalgie désertique, le port de tête d’un vieux fauve qui regarde le monde avec distance et détachement mais qui vous laisse entrer. Parfois j’ai eu l’impression de me promener en lui. Il soutenait le regard. Il ne s’échappait jamais.
Alfonsino générait l’admiration et lorsque quelqu’un s’avançait pour lui parler, il levait une main ouverte, une main ridée et fatiguée, une main sillonnée de mille lignes, une main semblable à son visage et imposait le silence par ce geste. Il avait le visage dans la main, le cœur dans les yeux.
J’ai fait partie pendant les mois passés à Barceloneta de ceux qui pour rien au monde n’auraient manqué le cortato de huit heures.
Lorsque le garçon déposait le cortado sur le zinc, Alfonsino le regardait quelques minutes puis sa main légèrement tremblante s’approchait du verre qu’il ne soulevait pas tout de suite. Il restait en contact avec la chaleur deux ou trois minutes, le corps immobile et détendu. Inévitablement les conversations cessaient, même quand le FC de Barcelone avait gagné, tous les regards se tournaient vers Alfonsino. Alors, d’un geste lent, parfaitement égal, son bras décrivait un arc de cercle dans l’espace et portait le verre de cortado à ses lèvres. Il buvait par petites gorgées, jusqu’au fond. Il restait toujours un peu de mousse. Il reposait le verre, payait, remettait son manteau en hiver et sortait après nous avoir adressé un bref signe de tête. Alors les conversations reprenaient. Parfois, nous parlions de lui et la phrase qui revenait le plus souvent était :
- Quel artiste !
Alfonsino m’aimait bien. Mon visage détruit le touchait. Il me regardait toujours avant de partir et parfois, pas toujours, il me souriait. J’aimais que son sourire ne soit pas automatique. On ne peut pas toujours sourire à celui qui souffre. Il le savait.
Le jour où j’ai décidé de quitter Barcelone, je suis allé pour la dernière fois assister au cortado de huit heures.
Il a dû sentir que c’était notre ultime rencontre car avant de sortir, il s’est approché de moi, il a posé sa main au centre de ma poitrine et l’a laissée là deux ou trois minutes. Je me suis promené dans son désert puis il s’en est allé.
Depuis ce jour-là, mon cœur est plus léger.
Désespoir
Pour désirer il faut avoir l’illusion d’une possible satisfaction. Lorsque cette illusion disparaît, que reste-t-il ? Le décor s’effondre. Il n’y a plus ni opéra, ni musique. Les dynamiques se perdent, la puissance du désir se ronge. Les objets disparaissent à leur tour. Alors, soudain, comme seule évidence, un corps coupé des probabilités ou réduit à un nombre infime de probabilités. C’est le niveau zéro de l’existence. Je vis ou je meurs.
Je ne demande même plus si la vie a un sens. C’est le retour à l’organique le plus pur, sans la valse noble et sentimentale de l’illusion.
Le désespoir lui-même n’est plus accessible. On imagine à tort que le désespoir est le fond ultime que l’être humain puisse toucher, l’étendue de sable mouvant dans laquelle il s’engloutit pour disparaître à jamais. C’est une facilité de la pensée. Un cliché littéraire.
L’organique est bien plus profond encore, c’est le vrai fond. Le coma de l’amour.
Passer quelques années à observer ce corps seul qui demeure en suspension, sans le secours du moindre espoir. Rien ne miroite sur ses eaux. Rien ne sonne ni ne résonne et la raison même s’épuise faute d’un autre, faute d’une géométrie ou d’un espace.
Il reste un corps, yeux, nez, bouche, oreilles, mains qui ne voient rien venir, la musique intérieure des organes, le flux du sang, le mouvement des poumons, les quelques objets usuels que l’on touche, le contact des pieds sur le sol. Avoir les pieds sur terre. J’ai pensé à cette réalité pendant des mois. Aucune autre. J’ai les pieds sur terre, cette litanie pour marquer le temps. Une journée longue comme un claquement de doigts.
Pourtant, après trois ans de cette vie-là, quelque chose s’est faufilé hors du néant. Une découverte dans le sens fort du mot:
Plus de peur !
Toute la réalité précipitée vers le cœur qui bat à nouveau.
Le bref retour à la tristesse et à la nostalgie comme un vieux schéma que l’esprit nous sert automatiquement. Une structure tombe lorsqu’elle n’est plus utilisable et tout à coup, la vie surgit à nouveau.
Le désespoir comme une voiture vandalisée sur un parking.
Silence
L’oreille géante se trouve dans la vitrine d’un antiquaire d’accessoires médicaux. On y trouve des foies immenses, des poumons poussiéreux, des instruments de chirurgie anciens mais rien ne vaut l’oreille d’autant qu’elle est attachée à la masse impressionnante de l’appareil interne avec ses osselets vibratoires, ses petites veines apparentes, son architecture subtile qui permet de s’accorder au monde, d’être transporté dans le lointain, de recevoir les messages ambigus des êtres humains, les plaintes des animaux et tous les cris de l’univers. C’est en voyant cette oreille que j’ai réalisé pourquoi nous les avions si petites. Ce n’est pas une question d’harmonie. Un visage serait tout aussi beau avec de grandes oreilles. Il y aurait plus de place pour les percings et autres décorations. Les oreilles seraient peintes, tatouées, enluminées. Les poètes pourraient y inscrire leur sonnet préféré, les mathématiciens leur équation culte, les musiciens le début d’une partition.
Dans une autre vitrine, un peu plus loin, j’ai remarqué un Bouddha immobile qui avait le sourire béat d’un trisomique mais peu importe le sourire, ce sont les oreilles qui m’ont captivé. De belles, majestueuses oreilles qui touchaient les épaules comme un flux de chair. J’imaginai aussitôt les passants et moi-même affublés de tels récepteurs. J’entendais la multiplication des vibrations à l’infini.
Dans un espace proche, les pas, les murmures des étoffes, le vent, les scooters, les voitures, une sirène de police. Plus loin le grondement sombre de la ville où toutes les ambitions génèrent une cacophonie industrielle. Les ventilations, les tuyaux qui véhiculent solides et liquides vers des lieux mystérieusement enfouis. Ville sous la ville. Le décor avec son charme et sa beauté et les obscures ramifications souterraines qui drainent tout ce que les humains rejettent. Ce flot a un son que je pouvais percevoir avec mes grandes oreilles de bouddha. Mais tout cela est finalement assez supportable.
Plus loin, il y a un autre niveau qui rend toute vie impossible. Si nous avions de grandes oreilles, il n’y aurait plus de repos, plus de sommeil, plus de sourires sur les visages innocents mais d’horribles rictus de souffrance et de haine car nous entendrions tous les cris d’agonie des torturés de la planète entière.
Dans cent ans, nos oreilles auront diminué de moitié.
Dans trois cents ans, elles seront semblables à celles des souris.
Dans sept cents ans, elles auront entièrement disparu et nous pourrons enfin vivre tranquille dans le silence absolu. Il n’y aura plus de petits silences, plus de chants d’amour, plus de musique, plus d’extase.
L’éternité,
© Antoni Casas Ros
06:33 - 2008-Jan-18 - {5} -
Les Inrockuptibles, 15 janvier 2008.
L’homme
invisible
L’autobiographie d’un jeune homme défiguré que personne n’a vu depuis quinze ans. Le mystérieux ANTONI CASAS ROS signe un premier roman hors norme, envoûtant.
Des premiers romans qui paraissent ces jours-ci, Le Théorème d’Almodόvar est bien le plus singulier qu’on ait lu, de ceux qui troublent en profondeur. Son postulat, déjà, est hors du commun: l’autobiographie d’un homme défiguré quinze ans plus tôt, à l’âge de 20 ans, lors d’un accident de voiture dans lequel sa compagne a perdu la vie alors qu’il voulait éviter un cerf. Mais que faire d’une vie sans visage? Peut-on encore appeler ça une vie? “Un homme sans visage est un pronom indéfini”, écrit Antoni Casas Ros. Personne n’a contemplé son visage depuis lors. Il se cache, à Gênes, dans un studio entouré de ses livres, vit la nuit, quand il sort masqué d’un chapeau et d’une écharpe pour se réfugier dans les bars. Le reste du temps, il enseigne les mathématiques sur le net et drague de même, mettant un terme à toutes ses liaisons virtuelles dès qu’une femme insiste pour le rencontrer.
Qu’est-ce qu’une autobiographie quand on s’est arrêté de vivre si jeune ? Antoni Casas Ros pose d’emblée l’enjeu de son roman: écrire une autobiographie de l’esprit et non celle d’un corps. “Ma vraie vie commence par une fin. Vingt ans ne comptent pas lorsqu’on ignore que tout va s’arrêter là. Pourtant je n’ai pas l’intention d’écrire un premier roman pour faire le récit de mes amours, de mes angoisses inconsistantes, de mon agitation, de mes nuits d’ivresse.” Les hommes sans visage ont souvent plus d’élégance que ceux qui prétendent avancer démasqués : car ce qu’ils ont en moins, c’est la vanité.
Cette “autobiographie de l’esprit” sera donc celle de l’imagination, du fantasme. Très vite, le réel devient indissociable de l’irréel, et l’on retrouve embarqué dans un labyrinthe à la David Lynch, même si c’est d’Almodόvar dont il est beaucoup question, où se mélangent réflexions et souvenirs d’une vie foudroyée dès son commencement, qui ne cessent de se réorganiser dans le pur univers mental qu’est ce livre, à la manière d’images mythiques créant la mythologie intime d’une être éjecté de son histoire, et l’on sait comme l’idée même de mythologie est porteuse d’une immense, d’une irréparable nostalgie.
Parler de mythologie revient à parler d’un temps merveilleux qui n’est plus, et l’écrire, c’est vouloir le conserver comme un talisman magique qui nous prouve que notre existence est tangible. C’est aussi vouloir faire jaillir du sens de l’insensé. Si Le Théorème d’Almodόvar ressemble à un conte étrange, c’est que le songe éveillé y est la meilleure façon de dire la vérité. Ce sens qui serait contenu dans un vers du poète Roberto Juarroz mis en exergue: “Au centre du vide, il y a une fête.” “J’écris uniquement pour comprendre comment une autre fête peut se trouver au centre de l’espace vide.” Le roman, bref, avance ainsi à coups de scènes et de réflexions vers un centre, en quête d’une réponse philosophique. “Une fois évaporée la nécessité de posséder un être, les objets perdent de leur valeur affective.”
Manifeste contre toute forme matérielle, ce théorème pulvérise toutes les croyances les plus superficielles. C’est par le biais d’Almodόvar croisé une nuit dans un bar de Barcelone, dont le narrateur pense pou voir lui inspirer un film, et n’exister que par l’oeil de sa caméra, le regard d’un cinéaste qui aime les monstres, qu’il va rencontrer Lisa, une jeune transsexuelle qui se prostitue. Elle accepte sa défiguration, il aime son corps hybride. “Rien n’est fixe, tout est en mouvement dans l’Univers, lui dit-il un soir, les formes sont des passages transitoires. (...) C’est cette fixité que chacun pense avoir qui tisse lentement l’illusion générale. C’est ce qui consume le inonde. C’est la violence première. Chacun prend soin de sa fixité et entretient celle des autres. Finalement, ce qu’on attend c’est que tu sois toujours la même. Toi, tu as brisé consciemment cet enchaînement, moi par accident.”
Les diverses définitions que Casas Ros nous offre du “théorème d’Almodόvar” sont par moments confuses, certaines réflexions frôlent parfois la naïveté.., peu importe. Ce Théorème nous enseigne la meilleure façon de vivre — la conscience que tout peut changer de forme du jour au lendemain, y compris nous-mêmes.
NeIIy Kaprièlian
Le Théorème d’Almodόvar (Gallimard),
146 pages, 12,50€
12:27 - 2008-Jan-17 - {0} -
TÊTU, janvier 2008
LES ROMANS NEUFS DE L’AN HUIT par Daniel Garcia
Antoni Casas Ros, une fête au milieu du vide
Depuis quinze ans, personne ne m'a « vu. Pour avoir une vie, il faut un visage. Un accident a détruit le mien, et tout s'est arrêté, une nuit, à vingt ans. » Ainsi commence Le théorème d'Almodovar, dans lequel l'auteur, Antoni Casas Ros, né en 1972, met en scène un narrateur du nom... d'Antoni Casas Ros, 35 ans également, et qui, donc, est défiguré depuis 15 ans, des suites d'un accident de voiture. Vertige - classique - de la composition en abîme? Abîme d'admiration, surtout, pour ce premier roman incroyablement maîtrisé. Mais aussi abîme de perplexité pour le lecteur, tant, malgré les licences romanesques - et romantiques -, l'auteur semble broder autour de son propre destin. Écrit directement en français, Le théorème d'Almodovar paraîtra le 10 janvier chez Gallimard. Or, pour l'instant, personne, chez l'éditeur, n'a rencontré physiquement l'auteur, ni n'en possède la moindre photo. Dans son livre, il raconte qu'il a habité successivement l'Espagne (la Catalogne, où il est né, et où il a eu son accident), la France, et maintenant l'Italie, vivant principalement la nuit, sortant très peu, «pour éviter de faire peur aux passants ». Mais oublions un instant toute tentation de voyeurisme, et de raccrocher l'auteur à son personnage, pour ne plus nous intéresser qu'à ce que dit son livre. Soit donc cet - encore - jeune homme de 35 ans, reclus, qui vit de cours de mathématiques donnés sur Internet, et passe le reste de son temps à lire, lire et encore lire, ne s'autorisant que de rares sorties nocturnes, dans des ruelles
peu éclairées, au milieu des «clandestins de la nuit». Au fil des années, sa souffrance d'après l'accident - «Estimez vous heureux d'être encore en vie », lui avait lancé une infirmière, à son réveil du coma - s'est muée en espérance: «J'avais eu cette chance que la solitude me soit donnée et c'était cette solitude que j'avais à explorer. » Sa passion des mathématiques lui fait rêver qu'un jour, quelqu'un découvrira «J'équation de la folie, du désir, ou celle de J'acte créateur», pour en finir avec Dieu. Il rêve, aussi - fantasme joyeux - qu'Almodovar, apprenant son histoire, aura envie de lui consacrer un film, car il se verrait bien en personnage almodovarien. En attendant, il cherche à découvrir «quelle fête pourrait exister au milieu du vide» - le vide qu'est devenu son existence. La rencontre, dans ses pérégrinations nocturnes, de Lisa, un transsexuel, va l'y aider. Pour la première fois, depuis qu'il n'a plus de visage, quelqu'un s'intéresse à lui au-delà de l'apparence. Tout à coup, deux êtres, qui ont également souffert de leur image, communiquent par l'essence même de leurs individualités. Et il Y a des pages superbes où le narrateur, qui n'avait jamais aimé que des femmes avant son accident, décrit ses scènes d'amour avec cette «femme avec une bite». Souvent admirablement écrit, dénué de tout pathos, ce roman est une formidable leçon d'humanité assénée au narcissisme fade de notre époque. Impressionnant.
DANIEL GARCIA
12:18 - 2008-Jan-17 - {0} -
LA REVUE LITTÉRAIRE
Antoni Casas Ros : "Le Théorème D’Almodovar" Gallimard, 160 pages, 12,50 euros
Roman ? Récit autobiographique que l’imagination vient nourrir et prolonger ? Nous ne savons rien d’Antoni Casas Ros, sinon qu’il est l’auteur de cette pépite, premier texte fort, dense, incroyablement maîtrisé.
« J’écris uniquement pour comprendre comment une autre fête peut se trouver au centre du vide », voilà le théorème que le narrateur, mathématicien émérite, se propose de démontrer sachant que les données du problème sont celles-ci : « Pour avoir une vie, il faut un visage. Un accident a détruit le mien et tout s’est arrêté une nuit, à vingt ans. »
Avant la fête, c’est une vie recluse qui attend celui dont le visage est défiguré au point qu’il n’ose se confronter à autrui. Alors, pour gagner sa vie, faire des rencontres virtuelles et garder un contact ténu avec le monde, il y a internet et sa toile.
Mais par-dessus tout, il y a l’imaginaire. Là, pas de frontière. On peut rêver qu’on rencontre Almodovar, que « l’étendue de son regard » permet « d’écouter son visage » et de mettre en scène sa propre vie. C’est peut-être cela le théorème d’Almodovar : « il suffit de regarder assez longtemps pour transformer l’horreur en beauté ». L’œil du cinéaste « est celui de quelqu’un qui sait que le blanc et le noir ne doivent jamais faire du gris mais vibrer en flirtant outrageusement l’un avec l’autre, ébahis par la soie d’un coup de langue qui toujours abolit le hasard ».
Et puis, on peut rêver qu’il vous a présenté Lisa, travesti au corps androgyne tout droit sorti d’un de ses films, qu’elle seule saura délaisser la forme en tombant amoureuse de l’essence, qu’elle vous confectionnera un masque de carton pour sortir au grand jour. Et l’on sera comme les autres car « quel visage peut traverser le temps sans devenir un masque » ?
Oui, avec Lisa, on pourrait tendre vers l’absolu qu’on s’est fixé : une relation qui ne serait plus coincée dans « l’alternative : sentimentalité-indifférence » et revendiquer une troisième voie, celle d’un simple partage.
À la réflexion, on peut même décider d’accueillir dans sa vie le cerf qui a causé le dramatique accident de voiture dont on a été la victime. On peut l’héberger, le caresser, le nourrir tel un fantasme de renaissance après les années sombres.
C’est un monde sans Dieu qu’implique le théorème, un monde où l’être se fond dans la grâce d’une parcelle de temps qui s’écoule pour faire toute sa place à l’intensité du moment, un monde où l’individu se laisse simplement traverser par le grand flux sans projection dans l’après. Un monde athée revendiqué. Mais l’est-il vraiment ? Le vide d’Antoni Casas Ros est rempli de cette prodigieuse proximité avec soi-même, solitude acceptée autorisant l’impeccable osmose avec l’instant, et cette faculté – le sait-il ? – est souvent l’apanage des mystiques qui, comme lui, prennent leur envol pour regarder la terre de très haut. Peut-être bien du Ciel, qui sait ?
Cécilia Dutter
05:35 - 2008-Jan-9 - {2} -
CRITIQUE TELERAMA
« Au centre du vide, il y a une autre fête » : énigmatique et entêtante, résonnant - c'est au choix - comme une invitation au voyage intérieur, une profession de foi poétique, une révélation métaphysique ou un manifeste tao, la phrase du poète argentin Roberto Juarroz est le coeur magnétique de ce roman, le premier d'Antoni Casas Ros - objet singulier, moins virtuose qu'atypique, tirant sa séduction baroque de cette intense excentricité. Roman ou autofiction ? Difficile même d'ancrer ce Théorème d'Almodóvar dans un genre littéraire aux contours trop précis. Certes, le narrateur du récit porte le nom de l'auteur, ce qui incite à voir une dimension autobiographique dans les faits et pensées que déroule l'ouvrage. Mais le caractère fantasque de l'intrigue et des situations fait vite voler en éclats toute certitude quant à la part de réel, d'imaginaire romanesque et onirique que contient cette histoire - en réalité, cette interrogation elle-même s'épuise rapidement tant il est vite avéré que là n'est vraiment pas la question.
Tenant la plume, voici donc Antoni Casas Ros. Il a 35 ans, est mathématicien de formation, et passe ses journées sur la terrasse de son studio, à Gênes, les toits de la ville en guise de paysage. L'homme fuit la foule, le regard des autres, depuis qu'un accident de voiture, quelques années plus tôt - une nuit, un grand cerf qui traverse la route... -, l'a laissé défiguré. Que fait-il ? Il médite en solitaire sur la forme et l'informe, la normalité et la monstruosité, le corps et l'esprit, les vertus et les beautés de l'incertitude, les théories newtoniennes de la gravitation et de l'attraction des corps, la matière comme un agrégat aléatoire et volatil d'atomes élémentaires. Il rêve de convertir le monde en équations. Bientôt le voici qui imagine Almodóvar croisant son chemin et décidant de faire un film sur sa vie, l'accident où il a perdu son visage, les amours tout ensemble tendres et charnelles qu'il vient de nouer avec un transsexuel prénommé Lisa.
Ces deux-là, le cinéaste de La Loi du désir et la jeune femme aux yeux d'obsidienne, vont être, pour notre narrateur, les agents d'une initiation. « Regarder un atome le change, regarder un homme le transforme », disait un philosophe. La maxime résume ce qui va survenir - l'apprentissage du narrateur, la révélation qui l'étreint et le soulève au terme d'un roman où se côtoient et s'emmêlent sa voix, le livre qu'il a entrepris d'écrire (et qui porte bien sûr pour titre Le Théorème d'Almodóvar), le scénario du cinéaste espagnol, d'autres niveaux de récit encore, relevant du souvenir d'enfance, du conte ou du rêve. Tout cela sur quelque 150 pages étranges et souvent belles, saturées de réflexions poétiques ou kitsch. Des pages où profondeur et candeur sans cesse se frôlent - tantôt se rejoignent et s'épousent.
Nathalie Crom
Telerama n° 3025 - 05 janvier 2008
07:41 - 2008-Jan-3 - {0} -
Le Chronicoscope de Technikart
Les yeux sans visage
Un homme défiguré se rêve dans un film d’Almodovar. Une autofiction choc d’Antoni Casas Ros
Le coup de l’écrivain mystérieux, on connaît. D’Antoni Casas Ros, on ne sait à vrai dire à peu près rien. Son éditeur, Richard Millet, a consenti à nous dire que ce garçon d’origine catalane est né en 1972, qu’il refuse de montrer son visage – personne ne l’a jamais vu, chez Gallimard - , qu’il vivrait aujourd’hui du côté de Rome… Surtout, le texte serait essentiellement autobiographique. Sincérité de l’auteur ou coup de bluff éditorial, toujours est-il qu’on a lu « le Théorème d’Almodovar » et qu’on en est pas revenu intact.
Au départ, on craint le livre à « freak » : défiguré par un accident de voiture, le héros-narrateur du « Théorème d’Almodovar » vit cloîtré dans son appart’ à Gênes, pas loin du port. Il se refait le film de cette nuit fatale où, après avoir fêté avec Sandra sa maîtrise de mathématiques, sa 4L a heurté un cerf qui traversait la route. Sa Sandra est morte sur le coup. Lui a perdu son visage. Il ne lui reste plus maintenant que sa voix et sa plume.
Il devient alors écrivain et se rêve en personnage d’un film d’Almodovar, faisant l’amour avec des prostituées transsexuelles sorties de l’imagination du réalisateur. Elles en ont vu d’autres et trouvent que sa face de Picasso n’est pas sans charme, d’autant qu’une lueur intense brille dans ses pupilles. A présent, sa vie se glisse dans la fiction d’un autre, comme un deuxième voile pudique et salvateur. Lui qui aurait préféré vivre à Venise où il aurait pu porter un masque toute l’année, possède maintenant, face à l’irréparable, l’arme la plus forte et la plus définitive : celle de l’écriture et du talent littéraire.
Sans tomber dans le voyeurisme pour show de Delarue, Antoni Casas Ros nous réconcilie avec l’autofiction en la faisant sortir du carcan germanopratin et ses petits chagrins pénibles. Ici, pas des histoires de cul d’une pétasse en psychanalyse, mais de la manière dont la vie d’un homme rencontre la nécessité de l’expérience littéraire, et s’en trouve changée. Ce magnifique premier roman-récit tient la ligne jusqu’au bout. Casas Ros aborde son sujet tragique avec un bonheur d’écriture, une distance romanesque et une économie de moyens qui, déjà, impose un romancier confirmé, capable de réunir l’objectivité scientifique de Newton et l’extravagance du cinéaste espagnol. Mariage insensé ? Comme dirait l’autre, « tout est possible ».
(Gallimard / 146 pages / 15 €)
Photo : Claudio Bagni
EMILIE COLOMBANI
par EMILIE COLOMBANI, le Jeudi 03 Janvier 2008
07:38 - 2008-Jan-3 - {0} -
01:00 - 2007-Dec-14 - {0} -
Antoni, el narrador de esta historia, quedó desfigurado a los veinte años
a consecuencia de un accidente de tráfico. Perdió el rostro, y con él la
oportunidad de llevar una vida normal. Dotado de un talento especial para
las matemáticas, Antoni vive aislado en un universo propio hecho de
álgebra literatura y cine. En un mundo que no tolera más que la armonía y
la geometría, el encuentro con Lisa y Pedro cambia su vida para siempre.
La pasión reflejada en la mirada de una transexual llamada Lisa y la
intensidad de la mirada de Pedro Almodóvar le devuelven la ilusión, las
ganas de explorar el mundo. Comienza así un singular proyecto al más puro
estilo Almodóvar, el de hacer una película basada en la vida de Antoni,
poner en imágenes una reflexión sobre la mirada del otro.
La fuerza de la primera persona con que Antoni Casas Ros narra esta
especialísima novela hace que sea imposible dejar su lectura. Mágica,
precisa, acariciante, la singular voz de Casas Ros se ha abierto camino
en las editoriales más exigentes. Abre por cualquier página, lee, y
descubre que es posible hacer malabares entre lo real y lo imaginario,
hacer emerger mundos enteros de un ínfimo detalle.
10:33 - 2007-Dec-14 - {1} -
Interview pour Seix Barral
- Dans “le Théorème d’Almodovar” votre premier roman, vous tracez le portrait d’un homme défiguré et solitaire, si vous êtes cet homme, comment s’articule cette vie et l’écriture?
- A la suite d’un accident de voiture survenu quand j’avais vingt ans, j’ai, comme mon héros, été défiguré ce qui m’a donné l’occasion de traverser la solitude sous toutes ses formes et ses couleurs. C’était pour un roman une matière extraordinaire mais il m’a fallu de longues années pour m’y résoudre. Peu à peu, la solitude est devenue ma meilleure alliée. Elle m’a permis de passer de la surface du monde à sa profondeur vibrante, qualité qui est difficilement accessible lorsqu’on a vingt ans. Lorsque les autres ne peuvent vous voir, vous apprenez à regarder. Les objets sont plus neutres, ils vous regardent sans avoir recours à un archipel de signes mémorisés. La mémoire est ce qui nous conditionne à ne pas voir.
- Votre premier contact avec la littérature?
- À quinze ans, j’ai découvert “Marelle” de Cortázar est ce livre a fixé avec clarté et pour toujours le sens que je donnais au mot littérature mais ce n’est qu’après mon accident, à la relecture, que j’ai saisi les profondeurs de ce livre. C’était comme un pilier pour moi et le fait qu’on pouvait le lire dans un ordre aléatoire m’a beaucoup impressionné et m’a donné la faculté de construire un livre selon la sensibilité du moment puis, plus tard, d’essayer d’écrire moi-même.
- Est-ce qu’il y avait d’autres éléments qui vous ont poussés vers l’écriture?
- Oui, le fait de ne pas avoir de vie sociale m’a poussé vers les grands textes autobiographiques et à me poser la question: qu’est-ce qu’une vie? Ne pouvant la trouver dans une succession de faits, j’ai été obligé de la chercher ailleurs, dans l’infime, dans le détail, dans ce que les autres ne voyaient pas. Je n’osais pas vraiment écrire, j’avais trop de révérence pour Juarroz, Saramago, Carpentier, Sabato, Lima, Bolano, Vila-Matas, Haruki Murakami, Fresán et bien d’autres mais j’avais la nécessité de faire mienne une partie du monde que je voyais. J’avais aussi le désir d’aiguiser mes sens et ma perception par le contact avec l’infime pour ne pas sombrer dans le désespoir. C’est comme ça que j’ai commencé “Muerte al romantism”, une série de textes très courts que je considérais comme un carnet de croquis, un apprentissage de l’écriture mais surtout comme une manière de diriger toute ma sensibilité tournée jusqu’alors vers le désespoir vers quelque chose de plus créatif : l’écriture. Il y avait des règles précises: un évènement infime, une page, pas d’histoire ou presque. Mon premier texte par exemple est né de la fascination pour un peu de sucre renversé sur la table de verre d’un café. J’ai observé que les grains de sucre n’étaient pas ronds du tout mais avaient les formes les plus variées. Ce sont ces textes qui peu à peu m’ont recollés à la vie. Et puis, assez vite, est venue se mêler à cela une sorte de rage politique, une révolte profonde contre la torture, le mensonge et l’asthénie politique, la mondialisation, le vernis démocratique qui se fendille de partout, la dictature et la guerre « propre ».
- Et l’idée d’écrire une sorte d’autobiographie ?
- Je voulais voir ce qu’on peut faire avec peu de matériel, avec une absence presque totale de relations humaines, avec une vie fugitive à l’extrême, avec l’obscurité. Le personnage d’Almodóvar a été la clé de cette libération bien que je ne l’aie jamais rencontré. C’est après avoir vu l’intensité de son regard sur une photo noir et blanc que mon imaginaire s’est cristallisé. J’ai eu pour la première fois l’impression qu’un être humain oserait me contempler sans retrait, sans peur. Cette photo m’a sauvé en quelque sorte. Je lui ai prêté le pouvoir de me voir tel que j’étais. C’était une image, c’était l’élément créatif qui me permettait de sortir de l’autobiographie pour naviguer dans le roman. Ensuite, naturellement, le personnage d’Almodóvar est venu se promener dans mon texte, je l’ai laissé entrer dans mon univers minimaliste et j’ai réussi à écrire sur les êtres et non seulement sur les choses. J’ai commencé à errer la nuit, à me mêler de loin aux hommes et aux femmes et je les regardais avec l’impression d’avoir des lunettes d’orfèvre.
- Vous utilisez le présent, pourquoi ?
- Pour moi le passé ne fonctionnait pas, j’avais besoin d’éternité, je ne pouvais me résoudre à l’idée que je décrivais un événement mort, encore moins que j’avais une sorte de vision céleste de mes personnages. Dans le présent je découvrais un temps sans bordure, qui resterait présent, même au moment de la lecture des années plus tard. Il y a une qualité vibrante dans le présent et aussi une dynamique que je ressens fortement. Il permet d’articuler les bribes réelles avec l’imaginaire dans une pâte compacte, homogène, il permet des passages, des glissements où tout s’harmonise. Il crée une certaine jubilation, une joie immédiate. Pris dans ce flot, votre esprit fonctionne sur un mode plus subtil, il ne demande pas de comptes, pas de chronologie, pas de préséance. Tout est immédiatement vrai. J’avais besoin de cette vérité pour survivre. J’avais besoin d’un réalisme intérieur sans pathos, comme une lame qui plonge dans le réel, comme une longue-vue qui entre dans un corps et vous montre la danse infinie des neurones, des cellules, des quarks.
- Il y a dans votre roman une sorte de revendication catalane alors que vous ne parlez pas la langue et que vous avez vécu brièvement à Barcelone. D’où vient ce désir ?
- De la frustration d’avoir été privé de ce contact avec ma culture de sang par mon père qui faisait partie de la vague honteuse de l’immigration. Il voulait à tout prix être considéré comme français et dès notre séparation, c’est une identité que j’ai revendiquée avec passion. C’était sans doute une manière de me libérer de lui et de son passé politique douteux. C’est peut-être pour cela que j’ai eu de la peine à m’identifier aux écrivains français, je n’arrivais à adhérer ni à l’avant-garde et sa sécheresse cérébrale, ni aux récits contemporains d’écriture plus classiques. Aujourd’hui, mon jugement est plus réaliste et il y a des écrivains de ma langue que j’apprécie. Je pense même qu’il y a une sorte de renouveau sensible, un horizon plus vaste et une plus grande audace. Cela n’empêche pas que je me sens définitivement d’ailleurs. Mon âme est catalane. Il y a dans la culture catalane, dans le roman espagnol et hispano-américain une folie, un réalisme vibrant et foisonnant qui sert de pont entre les mondes et permet de naviguer au sextant ou d’après les étoiles. Les plus intelligents des écrivains catalans, comme Vila-Matas, ne sont jamais secs, ils jonglent entre le réel et l’imaginaire et font émerger des mondes d’un détail infime. Lorsque les détails ont la précision d’un mouvement d’horlogerie et que cette précision n’ouvre pas de perspective spatiale, j’ai l’impression qu’on me vole ma liberté de lecteur. Pour moi, une montre n’a d’intérêt que lorsqu’elle ne peut mesurer le temps. Lorsque j’écris, lorsque je lis, je cherche à ouvrir des failles vertigineuses dans le réel et ces failles dans lesquelles je m’abandonne me font découvrir la splendeur de paysages intérieurs qui appartiennent à tous les êtres. C’est ce que j’appelle la passion littéraire.
01:11 - 2007-Dec-4 - {1} -
05:14 - 2007-Sep-5
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